Punk Rock Jesus

Qu’est ce que Punk Rock Jesus ? Il s’agit de l’un des comics, parmi les derniers sortis chez Vertigo (et chez Urban Comics depuis quelques semaines), qui vous met une claque monumentale. Nul besoin de tergiverser, de tourner autour du pot : c’est sûrement la meilleure surprise de l’année en ce qui me concerne. Il est donc très difficile de mettre l’œuvre en avant sans lui ôter de valeur avec cet article.

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L’idée d’origine semble pourtant facile voire fort peu crédible, mais c’est sans compter sur le brillant esprit de Sean Murphy  : dans une ère semblable à la nôtre où la télé-réalité a pris le dessus sur toute forme de culture, un producteur du nom de Rick Slate tente d’atteindre la « quintessence » du genre en créant, avec l’aide d’une scientifique de renom, un clone de Jésus Christ. Pour cela, les traces ADN du suaire de Turin sont récupérées, une vierge est choisie parmi tout un défilé de candidates et un gigantesque dispositif est construit sur une île dans le but de filmer les moindres faits et gestes du  « nouveau sauveur ». Jusqu’au jour où le petit Chris(t), devenu adolescent, décide de prendre sa vie en main et de regagner sa liberté. Pour cela, il devient le chanteur d’un groupe punk et s’attire les foudres des croyants.

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Avec un tel pitch, on aurait pu s’attendre à ce que le scénario finisse par déraper en proposant une vision manichéenne de la religion ou des médias.  Il s’agit en réalité d’un scénario précis, d’une écriture rythmée, dynamique et pleine de réflexion, car rien n’est laissé au hasard (vous pourrez vous amuser à vérifier lorsque vous l’aurez terminé, mais je ne spoilerais pas). Le propos est plein de justesse et de subtilité lorsque la question de la foi est abordée plus profondément grâce au personnage de Thomas, le garde du corps de Chris (et probablement le véritable protagoniste du comics), lequel se remet en question constamment  par rapport à sa ligne de conduite : faut-il croire en Dieu dans le but de se repentir, ne s’en remettre qu’à lui sans réfléchir et espérer qu’il nous guide, ou bien affronter ses craintes et faire le choix de croire en soi ?

Déjà avec Joe, l’aventure intérieure (Vertigo/Urban Comics), Sean Murphy nous avait habitués à un dessin d’une grande qualité. Ici, il ne déroge pas à la règle  et la mise en scène est tout en mouvements, rapide et précise, renforcée par le choix du noir et blanc.

En bref, il serait dommage de passer à côté d’un titre si prenant, si poignant et, surtout si parfaitement mené. N’hésitez pas une seule seconde et savourez !

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The Hobbit: an Unexpected Journey (spoilers)

« Far over, the misty mountains cold, … »

Sûrement le blockbuster le plus attendu de cette fin d’année, The Hobbit de Peter Jackson a de quoi, au premier abord, nous effrayer (et ce fut mon cas): pourquoi trois épisodes de trois heures prévus au lieu d’un, pour adapter une œuvre de 400 pages ? Est-ce bien nécessaire ? A dire vrai, je n’ai pas encore lu le livre en question, donc je n’essaierai pas de distinguer minutieusement ce que P.J a ajouté de ce qu’il a respecté, mais, … Je crois que oui, en fin de compte, faire un premier épisode de trois heures en valait la peine. Il n’y a donc pas de quoi s’inquiéter en ce qui concerne l’adaptation du second épisode, qui se situera dans la droite ligne de ce qui vient d’être réalisé; par contre, le troisième risque d’être problématique … Mais passons, et voyons ce que cet Unexpected Journey vaut vraiment.

L’histoire commence dans un trou de Hobbit …  Le vieux Bilbo Baggins est très occupé à écrire ses mémoires de jeunesse, qui se situent 60 ans plus tôt, au même endroit. Gandalf le Gris vient à sa rencontre et tente de convaincre le précieux Bilbo de se joindre à une « aventure », ce qu’il refuse tout d’abord pour finalement, on s’en doute, en faire partie intégrante. Avec Thorïn, le charismatique Prince nain et ses treize autres compagnons, ils entreprennent de récupérer le trésor d’Erebor, sur lequel le dragon rouge Smaug a jeté son dévolu, tel une pie.

Beaucoup ont reproché la scène d’introduction des nains, soit disant trop longue et inutile. Pourtant, elle permet de les connaître tous plus ou moins et assez rapidement en plus, tout en introduisant le caractère festif, assez jovial, quelque peu bourrin des nains de manière plutôt humoristique. Quelques têtes sont d’emblée plus importantes que d’autres bien évidemment (Kili et Fili, les neveux de Thorïn, Balin, Dwalin pour ne citer qu’eux) et elles le seront tout au long du film. On a également beaucoup critiqué négativement ce qui apparait être un problème de taille: où voyez-vous un problème de taille ? Certes, on peut avoir l’impression que les nains ne sont pas des nains, que leur taille est équivalente à celle d’un humain; or, lorsqu’ils sont en face des Elfes, de Gandalf ou de Bilbo, il me semble pourtant que les proportions sont bien respectées. D’un autre côté, puisque la caméra est focalisée sur eux, il est normal d’avoir cette impression de taille humaine, ce qui ne me semble pas poser problème par rapport aux autres protagonistes.

Très rapidement, la quête démarre et tout s’enchaîne: j’insiste bien là-dessus car cela faisait franchement défaut au Seigneur des Anneaux. On passe de péripétie en péripétie car telle est la règle du conte et cela se voit: l’action est privilégiée et ce n’est pas un mal, au contraire. Impossible de s’ennuyer, sauf peut-être lorsque le groupe passe à Fondcombe, tout dépend de vos affinités avec les Elfes … Plusieurs intrigues s’emmêlent également, puisque apparemment, Peter Jackson a voulu faire correspondre chronologiquement les intrigues des Contes et Légendes inachevés, du Hobbit, ajouter quelques éléments qui se trouvent les appendices, s’attarder sur des détails contenus dans le Silmarillion, … Bref, c’est là un vrai travail d’adaptation auquel nous avons à faire. Cela dit, le réalisateur n’aurait rien inventé (il suffit de se documenter un peu ou d’avoir lu l’intégrale de Tolkien pour le savoir, d’après certains).

Venons-en à la réalisation, parfaite en tous points. J’ai pu lire à peu près partout dans la presse que la 3D était inutile. Je m’insurge: pour la première fois, en trois heures de projection, je n’ai jamais eu de migraine (celle qui donne envie de se taper la tête contre les murs, pas juste un petit bourdonnement non) et le relief me semble pourtant bien utilisé. La 3D reste un gadget tout à fait dispensable et même totalement inutile en soi, mais pour cette fois, les effets fonctionnent correctement sans qu’on ait l’impression d’un « calque » placé sur l’écran (je pense aux personnages qui nous passent devant, au relief dans les grottes sinueuses, à l’impression de profondeur chez les gobelins, …)

Les décors et effets spéciaux sont, comme d’habitude, somptueux. Il n’y a qu’à s’émerveiller devant Erebor et ses (riches) abysses ou devant Fondcombe. Pas bien compliqué me direz-vous, avec tout le travail déjà effectué sur le SdA, mais quand même, mention spéciale pour l’antre des Gobelins et sa fuite spectaculaire, rappelant celle de la Moria. En outre, le film comporte son lot de scènes héroïques et épiques à souhait, que ce soit l’affrontement des Géants de pierre, la fuite chez les Gobelins ou l’affrontement Thorïn/Azog suivi de l’intervention des Aigles. La bande son d’Howard Shore fait son office, légère, épique lorsqu’il le faut, héroïque lorsqu’il s’agit de la chanson de Thorïn (« Misty Mountains »), indéniablement symbolique et indissociable du film.

En ce qui me concerne, j’ai trouvé The Hobbit meilleur que la trilogie du Seigneur des Anneaux. Pourquoi ? Parce que, premièrement, il n’y a pas l’insupportable Frodon. Parce que l’intrigue démarre immédiatement, parce que l’humour est mieux maitrisé. Legolas ne nous gratifie pas de ses remarques dignes d’une huître (ah, si, un nain, Kili je crois, au tout début nous fait savamment remarquer que « s’il y a une clef, alors il y a une porte », intervention utile au possible, hum …) Le rythme fait donc toute la différence avec le SdA, qui était long et poussif. Bien sûr, l’histoire et le genre creusent cette différence puisque à l’origine, Tolkien avait écrit The Hobbit à l’attention de ses propres enfants, d’où l’idée d’un passage à l’âge adulte qui caractérise le conte. Il n’y a donc pas de quoi s’acharner sur l’aspect enfantin de l’histoire: il se doit absolument d’être là, car c’est en quelque sorte la raison d’être de l’œuvre. Là où le SdA se voulait dramatique, il est légitime que le Hobbit soit plus léger et accessible, avec l’avantage non négligeable de bénéficier d’un rythme plus maîtrisé et de personnages moins agaçants. Il n’y a plus qu’à attendre la suite …

Tiré d’une série d’affiches spécialement dessinées

Rise of the Guardians (Les Cinq Légendes)

Déçue par le dernier Pixar, Rebelle (ou Brave), c’est sans grande conviction que je suis allée voir le nouveau film d’animation de Dreamworks fraîchement sorti hier. Non pas que j’attende quelque chose en général lorsque je vais voir un film, mais, disons-le franchement, Rebelle aurait dû et aurait pu aller beaucoup plus loin mais ne l’a pas fait et s’est transformé en une démonstration graphique certes très réussie sur ce plan, mais cela au détriment du scénario, auquel il manque clairement une grosse moitié. Mais ce n’est pas le sujet. Dreamworks, en revanche, m’avait déjà émerveillée lors de la sortie de Dragons. Ils réussissent bien leurs coups, chez Dreamworks: j’entre dans la salle sans aucun espoir, j’en ressors enthousiasmée ! Le pari est à nouveau réussi avec Les Cinq Légendes.

Tout commence lorsque Jack Frost, l’entité qui représente le froid et l’hiver, connu pour son espièglerie, prend connaissance de son nouveau statut: celui de gardien. En effet, quatre autres entités, à savoir le lapin de Pâques, la fée des dents, le marchand de sable et le père noël font face à une menace qui a bien longtemps effrayé les enfants: le croque-mitaine, qui  est de retour et a prévu de faire disparaitre l’imaginaire des enfants en supprimant les rêves, ne laissant que cauchemars et chaos derrière lui. Ainsi, les cinq gardiens vont devoir s’allier malgré les difficultés que Jack Frost rencontre lorsqu’il tente de trouver sa place au sein du cercle des gardiens. Contrairement aux autres, lui n’est pas une entité reconnue dans le cœur et l’imaginaire des enfants, qui ne croient tout simplement pas à « Jack Frost ».

Jack Frost et le lapin de Pâques.

Pour quelqu’un qui adore le genre littéraire populaire qu’est celui du conte, pareil tableau semble alléchant. Et de fait, il l’est ! C’est un peu comme si on réunissait à nouveau les grands super-héros qui nous ont fait rêver autrefois (ou font encore rêver, il le faut), sauf qu’il s’agit d’allégories. Ce qui posera d’ailleurs problème aux enfants qui ne connaissent sûrement pas le folklore américain: on parle, en France, de la petite souris plus que de la fée des dents, des cloches au lieu du lapin de Pâques … Quant à Jack Frost, on en aura difficilement entendu parler lorsque nous étions enfants. Mais bon, visiblement, les enfants s’en contrefichent et ne sont pas aussi réticents que les adultes lorsqu’il s’agit de se laisser porter, rien qu’un peu, par la magie des contes.

Car en effet, le film n’a visiblement pas plu … si l’on en croit les journaux français. Qualifié de naïf, trop plein de bons sentiments, pur produit du marketing lié à Noël, les Cinq Légendes en prennent pour leur grade. C’est bien dommage: oui, le film est plein de bons sentiments. Mais non, il n’est pas niais et ne nous prend pas pour des naïfs simplement parce qu’il véhicule des idées liées à celles qu’on trouve généralement dans les contes de Noël, dans la lignée de ceux écrits par un certain Dickens. D’ailleurs, notre pauvre ami se fait également critiquer de tous les côtés lorsqu’on en vient à parler de la morale et des sentiments dans ses contes … En outre, ce n’est pas parce que l’on met en scène le marchand de sable, représenté par un petit rondouillard, que l’on en fait un personnage stupide.
De plus, les Cing Légendes saura sûrement vous faire sourire, et à de nombreuses reprises, si vous n’avez pas perdu votre âme d’enfant: tout est super mignon ! Les petites fées, le lapin de Pâques, les acolytes du père noël, …

Quant au scénario: ne vous attendez pas à quelque chose d’innovant, mais sachez tout de même apprécier la beauté d’une idée simple qui est celle de croire, encore et toujours, à ce qui a su vous faire rêver. L’animation est superbe, fluide, les effets spéciaux enchanteurs, notamment ceux du marchand de sable ou encore ceux de Jack Frost qui gèle tout ce qu’il touche (en découle plusieurs scènes de toute beauté). Les visages des personnages peuvent d’abord surprendre, mais on s’y fait (là où, par contre, ceux de Dragons me semblaient toujours aussi laids à la fin du film) et Jack Frost est même plutôt joli, ce qu’on est en droit de trouver rare actuellement.

Pour conclure, si vous n’aimez pas les contes, ni les histoires qui abordent le sujet du rêve (auquel on doit toujours croire, que l’on doit entretenir, ne pas oublier, etc), passez votre chemin. En revanche, si vous êtes sensible à la thématique du conte de fée, que vous aimez rêver et que vous cherchez à vous divertir, n’hésitez plus et supportez ce film qui ne mérite pas toutes les mauvaises critiques qui lui sont adressées. C’est, en ce qui me concerne, le meilleur film d’animation de l’année 2012 qui m’ait été donné de voir.

Batman: La Cour des Hiboux

Que pouvait-on bien inventer qui n’ait pas déjà été fait autour de Batman ? Quels ennemis lui opposer ? Ce sont les questions que je me suis posées avant la lecture de ce tout nouveau Batman. En effet, il s’agit d’un des premiers relaunch de DC Renaissance, qui depuis Juin 2011 avait annoncé son désir d’offrir à ses héros un nouveau souffle de vie face au monstre de succès que représente alors Marvel. C’est donc sous le sobriquet de New 52 que les héros de DC vont pouvoir rajeunir et vivre de nouvelles aventures inédites, tout en permettant à l’éditeur de ne pas sombrer: depuis, chaque héros a donc droit à un relaunch en bonne et due forme, voire à un reboot (Aquaman, Wonder Woman, Green Lantern, la Justice League, Superman, etc).

C’est donc la plume de Scott Snyder et le dessin de Greg Capullo qui vont tenter de refaçonner Batman: dure tâche s’il en est ! Grant Morrison ayant auparavant carrément chamboulé la série – pour le meilleur ou pour le pire, c’est à vous de voir – il n’était clairement pas aisé de créer un titre qui puisse à la fois attirer les néophytes et conserver les lecteurs assidus des péripéties de notre chauve-souris préférée.
Pari gagné pour les deux compères: Batman est plus torturé, Gotham plus sombre que jamais et le titre pour le moins mature !

L’histoire paraît simple: suite à l’une de ses conférences à propos de travaux prévus pour Gotham, Bruce Wayne se fait attaquer par un homme qui porte une combinaison étrange aux allures de hibou. Un meurtre perpétré quelque peu avant le mettait déjà en garde: « Bruce Wayne mourra demain ». Bien entendu, toute la question va être de découvrir QUI peut bien être assez audacieux pour s’en prendre au protecteur de Gotham … Après quelques recherches, on apprend qu’une certaine « cour de hiboux », une légende urbaine, pourrait bien avoir refait surface dans le but de reconquérir « sa » ville. Or, seul le chevalier noir possède Gotham.

L’univers de ce Batman est bien particulier en cela qu’il est étrangement sombre et mature. Car c’est finalement une quête personnelle que Bruce Wayne va devoir entreprendre: qui contrôle réellement Gotham ? Quel a été le passé de cette ville qu’il prétend connaître mieux que quiconque ? Et surtout, quel a été le rôle joué par sa famille dans la fondation de Gotham ? Bruce Wayne fait face à l’inconnu et c’est bien là que se situe toute la force et l’originalité de ce titre qu’est La Cour des Hiboux: c’est une conspiration dangereuse et avisée qui menace non seulement Gotham, mais aussi l’homme qu’est Wayne. Une conspiration qui pourrait bien avoir raison de la santé mentale de Batman.

Quand la folie s’empare de Batman …

Ce n’est ni plus ni moins que la psychologie de Batman à laquelle s’intéresse Scott Snyder: lui qui croyait tout savoir, tout connaître de Gotham va réaliser à quel point il est ignorant et dépassé par son égo. A cet égard, cette lecture m’a très fortement rappelé Knightfall: la chauve-souris est impuissante face à son prédateur naturel. Elle fuit, se débat, est prise dans un piège insurmontable.
D’autre part, ce nouvel ennemi qu’est la cour des hiboux, mythique, multiple, invisible et cruel, représente véritablement une force d’opposition affirmée, puissante, influente; bref, capable de détruire psychologiquement le chevalier noir. Pour une menace dont on n’avait jusqu’ici jamais entendu parler, elle s’intègre finalement très bien au background de la série et lui apporte une vraie originalité.

Côté dessin, Greg Capullo (qui œuvre sur Spawn aux côtés de McFarlane) contribue à rendre Gotham sombre et mystérieuse au possible grâce à un trait identifiable entre mille, de sorte que même Batman ne reconnait plus son territoire. Les couleurs sont superbement utilisées: un blanc irradiant et signe de folie au chapitre 5, en contraste avec le noir habituel qui caractérise Gotham et son chevalier, le rouge écarlate de la dernière page, les jeux d’ombres, …

Le seul problème tiendrait du fait que les visages des personnages se ressemblent énormément: difficile de reconnaitre les Robin, Nightwing, Bruce ou encore Lincoln, le prétendant au titre de maire de Gotham. Mais peut-être que tout ceci n’est pas qu’une coïncidence …
La mise en scène est quant à elle extrêmement bien fichue: lors de la « crise » de Batman au chapitre 5, l’immersion est totale grâce au support mis à contribution qu’est l’album lui-même.

On peut dès lors considérer que La Cour des Hiboux tome 1 est un relaunch qui se veut solide et innovant, prêt à précipiter Batman dans l’abîme du passé qui recouvre Gotham, la chauve-souris n’ayant plus d’autre choix que celui de faire face à sa propre psychologie névrosée, brisée, afin d’en sortir, à l’image de la série phare de DC Comics, plus victorieux que jamais.

The Court is watching you …

Fairy Quest: quand le conte se rebelle

Il y a, dans les contes de fées, une certaine structure répétitive. Qu’il s’agisse des Mille et une nuits, des Contes de Grimm, ceux d’Andersen ou encore toutes sortes de contes fantastiques (ceux de Gautier par exemple), la narration du conte passe presque nécessairement par la répétition, le cycle, l’ordre, incarnés de différentes manières par des personnages, des situations, des lieux que l’on retrouve fréquemment, … C’est, il me semble, tout le sujet de cette nouvelle BD que nous proposent Paul Jenkins, Humberto Ramos et Leonardo Olea. Un conte est fait pour être lu et relu sans fin sans que jamais il ne nous lasse. Mais si nos personnages chéris devaient véritablement vivre ces histoires merveilleuses, n’en seraient-ils pas lassés, eux ? Et si le cycle se brisait ?

Outlaws

Fairy Quest, c’est l’histoire du Chaperon rouge réinventée. En effet, la jeune fille en a assez de rejouer chaque jour le même scénario et a même fini par se lier d’amitié avec « Monsieur Lou » (pensez-vous, se faire mettre de la caillasse dans le ventre à longueur de temps, il y a de quoi désirer autre chose comme scénar). Seulement, il est formellement interdit de déroger à la règle: ne JAMAIS modifier le script. Et surtout, ne pas tenter de se construire une opinion, ni d’obéir à un libre-arbitre naissant, sous peine de se faire laver le cerveau par … Monsieur Grimm en personne ! Eh oui, la dictature est de rigueur chez les personnages de contes de fées. De quoi briser tous nos rêves.

Bien entendu, Loup et Chap’ vont tenter de fuir cette logique de la répétition dans le but d’atteindre le « vrai monde », ce qui va les amener à rencontrer quelques uns de nos personnages favoris: un Peter Pan rebelle et libre comme à son habitude, Fraü Totenkinder de Hansel et Gretel revue en petite mamie vulnérable martyrisée par les deux enfants, ainsi que quelques autres présents en tant que captifs de Bois-des-Contes. Il n’y a qu’un tome sorti pour le moment, mais on suppose que d’autres grandes figures de contes ne vont pas tarder à faire leur apparition; probablement aussi bien remaniés que ne l’est Cendrillon.

C’est donc en quelques 50 pages que s’envole le scénario prévu par Jenkins qui, avec l’aide de Ramos, nous fait voyager à travers Bois-des-Contes grâce à un superbe dessin, un peu cartoon et agrémenté de couleurs vives et chatoyantes propres au genre. Et puis, cette idée somme toute basique d’imaginer un monde féérique régit par la dictature est malgré tout assez brillante dans sa manière d’être présentée et traitée: la dictature, c’est l’enfer de la répétition, des consciences aliénées, du script qui doit à tout prix être respecté. C’est encore une fois le liberté et le libre-arbitre qui sont mis en avant alors même que le genre littéraire ne s’y prête pas (voir La Morphologie du Conte de Vladimir Propp, si vous êtes intéressé). La morale serait donc plutôt de … se forger son propre scénario, refuser l’ordre établi; bref, ne pas se résumer à n’être qu’une petite pièce dans un grand engrenage.

Il serait bien dommage de passer à côté de cette petite perle que tout amateur de contes et de BD se doit de posséder. A noter que la série est prévue en quatre tomes … Vivement la suite!

The Secret (The Tall Man)

Vous aimez les thriller ? Vous aimez les films intelligents ? Alors vous risquez d’aimer The Secret, où plutôt The Tall Man (changer un titre anglophone pour en mettre un totalement différent et à côté de la plaque, merci les français) le dernier film de Pascal Laugier, ce même réalisateur qui avait été très critiqué mais qui avait surtout divisé les spectateurs avec le génial Martyrs en 2008. Autant rassurer tout de suite les traumatisés de ce film: ici, aucune violence aussi dérangeante, vous n’irez pas vomir en ressortant de la salle, bref, tout va bien. Au contraire, c’est dans sa dimension thématique brumeuse et inquiétante que The Secret s’illustre, et pas ailleurs.

Tout commence dans une petite ville laissée à l’abandon et peuplée de rednecks, Cold Rock, dont la mine, principale source de revenus, a fermé. L’atmosphère est sombre, glauque. Et pour cause: chaque année, un certain nombre d’enfant disparaît sans que nul ne sache ce qu’ils sont devenus. La population croit fermement en l’existence du « Tall Man », autour duquel une véritable légende s’est formée. Julia (Jessica Biel), le médecin de la ville, n’y croit pas. Jusqu’à ce que son propre enfant ne se fasse aussi enlever. Bien entendu, elle va tout faire pour tenter de le retrouver.

——— Spoilers à partir d’ici ——–

Rien de formidable au premier abord, puisque ceci a tout l’air d’un thriller comme les autres. Mais Pascal Laugier aime nous surprendre et jouer avec nos attentes; ainsi le scénario s’inverse-t-il totalement. Nous ne sommes pas dans une situation banale où la mère battante fera tout pour retrouver son enfant. Ça, c’est ce qu’on veut nous faire croire, mais chaque point de vue est travaillé à nous en faire douter. Le spectateur ne sait plus ce qu’il doit penser lorsqu’arrive la moitié du film: Julia dit-elle la vérité ? Est-elle juste une manipulatrice ? Pourquoi aurait-elle agi ainsi, sinon ? Qui est vraiment coupable ? Autant de questions qu’une mise en scène et une construction réussie peuvent vous faire penser petit à petit. En d’autres mots, l’atmosphère mystérieuse et angoissante si bien installées font leur petit effet et le thriller est pour ainsi dire efficace. Les retournements de situation s’enchaînent, de sorte que nous ne savons plus où nous en sommes, à l’image de la jeune fille muette qui pose, à la fin du film, la fatale question à laquelle personne ne pourra répondre tant il serait moralement difficile de faire un choix. Aucun personnage n’est ce qu’il semble être.

Car au-delà du thriller et de sa construction sinueuse et maîtrisée, The Secret pose une question cruciale mais aussi tabou: faire des enfants, oui, mais à quel prix ? Est-ce qu’une vie socialement plus élevée n’est pas préférable pour ces enfants délaissés et voués à n’obtenir qu’un sombre avenir, dans cette ville taudis coupée du reste du monde ? Difficile de répondre, en effet. L’existence même de ces questions et de ce possible choix met mal à l’aise, dérange, et c’est là que réside tout le côté doublement angoissant du film de Laugier. Il ne répond pas à sa propre question, mais la manière dont elle est abordée est plutôt hardcore dans ce cas (eh oui, enlever des enfants pour leur offrir une vie meilleure, les arracher à leurs parents pour ensuite ne plus connaître la pauvreté, on peut dire que c’est une méthode radicale loin d’être approuvée …)

——– Fin du spoiler ——–

C’est donc un film franchement réussi et une véritable bouffée d’air frais que représente The Secret, qui se distingue grâce à une construction réalisée de main de maître et un scénario intelligent (quoique prévisible si vous êtes toujours en train de chercher la petite bête, comme moi). Quant à Jessica Biel et Jodelle Ferland, elles incarnent leurs rôles à merveille. Le reste du cinéma français devrait en prendre de la graine …

The Dark Knight Rises: yes, he is !

LE film le plus attendu de l’année est finalement sur nos écrans … ! Attention, SPOILERS.
Après avoir réalisé Batman Begins en premier lieu et The Dark Knight, sublimé par un Heath Ledger au sommet de son art d’acteur, Christopher Nolan nous offre l’épisode final de sa trilogie, The Dark Knight Rises. Et honnêtement, cette conclusion éclate aisément les deux épisodes précédents. Car si Begins se posait en prologue expliquant comment Bruce Wayne est devenu Batman et si the Dark Knight l’éclipsait totalement au profit du Joker et de Harvey Dent, ce troisième opus nous présente un Batman meurtri par sa totale défaite dans TDK.

Reclus dans son manoir 8 ans durant, pendant lesquelles chacun se demande où est passé la chauve-souris, Bruce Wayne vieillit et rumine, brisé par la mort de Rachel et de Dent, laquelle il croit être de sa faute. Pendant ce temps, un dénommé Bane commence à faire parler de lui dans les égouts de la ville, ce qui va forcer Batman à sortir de sa cave. Seulement, cette fois-ci, il est réellement tombé sur plus fort que lui… Autant vous le dire tout de suite, TDKR m’a bien plus convaincue que TDK, et de loin.

En effet, TDK souffrait de pas mal de défauts, dont un qui faisait également sa force: le Joker. Le film est à ce point centré sur le personnage, pour mon plus grand bonheur, que Batman en est oublié, effacé. Le film n’était véritablement rythmé que par les apparitions de Ledger et, le reste du temps, c’était (presque) vide. Ceci dit, il fallait bien ça pour le méchant le plus emblématique de la série. The Dark Knight Rises se recentre donc totalement sur le chevalier noir et en fait un personnage torturé à l’image de ce qu’on peut lire dans certains comics (Knightfall, notamment), banni par sa ville chérie pour une faute qu’il n’a pas commise, bien qu’il s’en croit coupable. D’autant plus que ce n’est pas tant Batman qui est mis en jeu, mais Bruce Wayne, n’en déplaise à ceux qui auraient voulu voir plus souvent le costume de chauve-souris.

Bane constitue donc l’élément déclencheur du réveil de Batman. Calculateur, froid, extrêmement intelligent (ça, faut le souligner, ça se voit pas tous les jours dans les films de super-héros …), malin mais surtout suintant la puissance absolue, Bane est une très sérieuse menace pour Batman, traité avec brio par Christopher Nolan, malgré les énormes discordances avec le comics dont il est tiré: techniquement, Bane est un personnage né et élevé dans une prison parce qu’il purge la peine de son père. Il en sort grâce à son acharnement le plus tenace et finit par devenir respecté de tous les prisonniers, qui lui resteront fidèles quoiqu’il se passe. C’est donc une sorte d’inversion des rôles que Nolan effectue dans The Dark Knight Rises puisque le Bane du comics est ici … Talia Al Ghul (dans les grandes lignes). Avant la fin du film, j’étais franchement choquée que le background de Bane puisse devenir celui de Talia, mais après avoir vu la fin, pourquoi pas, étant donné qu’il s’agit avant tout d’une adaptation. Tom Hardy incarne un Bane dévastateur, sans pour autant que le masque de catcheur de Knightfall nous soit infligé: exit le Venom, ici Bane est surpuissant, capable de broyer d’une main les crânes de ses ennemis.

The Broken Bat

Une adaptation qui reste tout de même assez fidèle aux œuvres, comme nous le montre le personnage de Selina Kyle, a.k.a Catwoman, toujours aussi féline et mesquine que dans un Long Halloween ou Dark Victory. De plus, Anne Hathaway colle assez parfaitement au rôle: cette démarche !

Le trio de héros mis en place, je dois admettre que vraiment je ne m’attendais pas à trouver un Bane aussi bon, bien que le Joker survive dans nos esprits et qu’il ne parvienne pas à le surpasser.Voilà un méchant qui réussit presque totalement à atteindre son but: Bruce Wayne est ruiné suite au vol des transactions boursières, son labo termine dans les mains de Bane et de sa troupe, la ville qu’il chérit tant lui est volée, détruite, mise en cendres tandis que lui, Batman, est tout à fait impuissant, gardé au fond d’un trou, le dos brisé. L’idée d’une guerre civile menée par Bane est excellente et bien menée, même si elle aurait gagnée à être approfondie. Mais après, c’est bien connu, les gens auraient râlé que c’était trop long.

En ce qui concerne Gotham, il est dommage de constater que la ville a totalement perdu l’aura fantastique qu’elle dégageait dans Begins. On se retrouve dans une mégalopole américaine un peu trop normale et réaliste, mais c’était déjà le cas dans The Dark Knight. Nolan se décide à réparer son énorme, son impardonnable erreur commise dans TDK: la scène du ferry est enfin dépassée ! Vous vous souvenez de cette scène stupide et totalement incohérente de la fin de TDK ? Oui, celle où les prisonniers font le choix des bien-pensants qui veulent sauver les habitants pourris de Gotham… Eh bien, même si ce n’est pas grand chose, dans TDKR Gotham devient un No Man’s Land impossible à délivrer car même les autorités ne veulent pas lui venir en aide. C’est comme ça que Joseph Gordon-Levitt se mange une belle explosion en tentant de jouer les héros utopistes.

La bande-son composée par Hans Zimmer est très critiquée mais, paradoxalement et contrairement à Inception, elle remplit son rôle: faire monter la tension. Au fur et à mesure que les événements s’enchaînent, la musique s’intensifie et croît sans cesse. Quant au thème de Catwoman, eh bien il lui correspond joliment. Nolan nous gratifie en plus d’une excellente surprise: non, il n’a pas raté ses scènes de baston ! Oui, il a cessé de trembloter pendant le tournage ! Les scènes de combat entre Batman et Bane sont assez brillamment filmées pour être remarquées, contrairement, là encore, à TDK. L’action en elle-même est toujours bien placée, bien distillée, de sorte que jamais on ne s’ennuie ou n’est distrait, le rythme étant soutenu avec brio. En outre, on ne voit pas du tout le temps passer dans la salle.

Bref, on serait en droit de se demander quels sont les défauts du film, et je vous rassure, il n’en est pas exempt. Pourquoi avoir ajouté une romance entre Bane et Talia Al’Ghul, au nom de quoi, pourquoi, oui, pourquoi ? Depuis quand BANE est amoureux ? (non, il n’a pas le droit, ça casse son image…)
Et pourquoi avoir choisi, dans tout le catalogue des désastres possibles et inimaginables, une attaque à caractère nucléaire ? Le scénariste n’aurait-il pas pu trouver mieux ? On est dans Batman, d’accord, et des bombes il en désactive tous les jours le bonhomme, mais quand même, on était en droit de s’attendre à mieux … Avec cette scène finale exagérée où « the bat » se sacrifie; non, juste non. Dommage. Ah, oui, et Marion Cotillard constitue à elle seule un défaut du film, aussi (ces yeux de veau, cette mort mal jouée !)

En somme, The Dark Knight Rises constitue très clairement une conclusion en apothéose de la trilogie Batman par Christopher Nolan, surpassant non pas le Joker si sensationnel de Ledger, franchement difficile à seulement égaliser, mais The Dark Knight en lui-même, oui, sur nombre d’aspects et notamment sur la construction et le rythme tout en assurant une transition parfaite avec TDK. Batman est traité comme étant Bruce Wayne, il n’est pas éclipsé et s’impose en tant que tel, ce qui permet de voir véritablement Christian Bale jouer, enfin. Nolan prouve aussi, et c’est important, qu’il sait construire et donner une vraie personnalité à ses méchants, qu’il respecte ou non le comic. Le final est quant à lui juste excellent et vous laisse comprendre tout le sens du titre, mention spéciale pour le plan ultime.

Yes, the Batman has risen.