Punk Rock Jesus

Qu’est ce que Punk Rock Jesus ? Il s’agit de l’un des comics, parmi les derniers sortis chez Vertigo (et chez Urban Comics depuis quelques semaines), qui vous met une claque monumentale. Nul besoin de tergiverser, de tourner autour du pot : c’est sûrement la meilleure surprise de l’année en ce qui me concerne. Il est donc très difficile de mettre l’œuvre en avant sans lui ôter de valeur avec cet article.

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L’idée d’origine semble pourtant facile voire fort peu crédible, mais c’est sans compter sur le brillant esprit de Sean Murphy  : dans une ère semblable à la nôtre où la télé-réalité a pris le dessus sur toute forme de culture, un producteur du nom de Rick Slate tente d’atteindre la « quintessence » du genre en créant, avec l’aide d’une scientifique de renom, un clone de Jésus Christ. Pour cela, les traces ADN du suaire de Turin sont récupérées, une vierge est choisie parmi tout un défilé de candidates et un gigantesque dispositif est construit sur une île dans le but de filmer les moindres faits et gestes du  « nouveau sauveur ». Jusqu’au jour où le petit Chris(t), devenu adolescent, décide de prendre sa vie en main et de regagner sa liberté. Pour cela, il devient le chanteur d’un groupe punk et s’attire les foudres des croyants.

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Avec un tel pitch, on aurait pu s’attendre à ce que le scénario finisse par déraper en proposant une vision manichéenne de la religion ou des médias.  Il s’agit en réalité d’un scénario précis, d’une écriture rythmée, dynamique et pleine de réflexion, car rien n’est laissé au hasard (vous pourrez vous amuser à vérifier lorsque vous l’aurez terminé, mais je ne spoilerais pas). Le propos est plein de justesse et de subtilité lorsque la question de la foi est abordée plus profondément grâce au personnage de Thomas, le garde du corps de Chris (et probablement le véritable protagoniste du comics), lequel se remet en question constamment  par rapport à sa ligne de conduite : faut-il croire en Dieu dans le but de se repentir, ne s’en remettre qu’à lui sans réfléchir et espérer qu’il nous guide, ou bien affronter ses craintes et faire le choix de croire en soi ?

Déjà avec Joe, l’aventure intérieure (Vertigo/Urban Comics), Sean Murphy nous avait habitués à un dessin d’une grande qualité. Ici, il ne déroge pas à la règle  et la mise en scène est tout en mouvements, rapide et précise, renforcée par le choix du noir et blanc.

En bref, il serait dommage de passer à côté d’un titre si prenant, si poignant et, surtout si parfaitement mené. N’hésitez pas une seule seconde et savourez !

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Batman: La Cour des Hiboux

Que pouvait-on bien inventer qui n’ait pas déjà été fait autour de Batman ? Quels ennemis lui opposer ? Ce sont les questions que je me suis posées avant la lecture de ce tout nouveau Batman. En effet, il s’agit d’un des premiers relaunch de DC Renaissance, qui depuis Juin 2011 avait annoncé son désir d’offrir à ses héros un nouveau souffle de vie face au monstre de succès que représente alors Marvel. C’est donc sous le sobriquet de New 52 que les héros de DC vont pouvoir rajeunir et vivre de nouvelles aventures inédites, tout en permettant à l’éditeur de ne pas sombrer: depuis, chaque héros a donc droit à un relaunch en bonne et due forme, voire à un reboot (Aquaman, Wonder Woman, Green Lantern, la Justice League, Superman, etc).

C’est donc la plume de Scott Snyder et le dessin de Greg Capullo qui vont tenter de refaçonner Batman: dure tâche s’il en est ! Grant Morrison ayant auparavant carrément chamboulé la série – pour le meilleur ou pour le pire, c’est à vous de voir – il n’était clairement pas aisé de créer un titre qui puisse à la fois attirer les néophytes et conserver les lecteurs assidus des péripéties de notre chauve-souris préférée.
Pari gagné pour les deux compères: Batman est plus torturé, Gotham plus sombre que jamais et le titre pour le moins mature !

L’histoire paraît simple: suite à l’une de ses conférences à propos de travaux prévus pour Gotham, Bruce Wayne se fait attaquer par un homme qui porte une combinaison étrange aux allures de hibou. Un meurtre perpétré quelque peu avant le mettait déjà en garde: « Bruce Wayne mourra demain ». Bien entendu, toute la question va être de découvrir QUI peut bien être assez audacieux pour s’en prendre au protecteur de Gotham … Après quelques recherches, on apprend qu’une certaine « cour de hiboux », une légende urbaine, pourrait bien avoir refait surface dans le but de reconquérir « sa » ville. Or, seul le chevalier noir possède Gotham.

L’univers de ce Batman est bien particulier en cela qu’il est étrangement sombre et mature. Car c’est finalement une quête personnelle que Bruce Wayne va devoir entreprendre: qui contrôle réellement Gotham ? Quel a été le passé de cette ville qu’il prétend connaître mieux que quiconque ? Et surtout, quel a été le rôle joué par sa famille dans la fondation de Gotham ? Bruce Wayne fait face à l’inconnu et c’est bien là que se situe toute la force et l’originalité de ce titre qu’est La Cour des Hiboux: c’est une conspiration dangereuse et avisée qui menace non seulement Gotham, mais aussi l’homme qu’est Wayne. Une conspiration qui pourrait bien avoir raison de la santé mentale de Batman.

Quand la folie s’empare de Batman …

Ce n’est ni plus ni moins que la psychologie de Batman à laquelle s’intéresse Scott Snyder: lui qui croyait tout savoir, tout connaître de Gotham va réaliser à quel point il est ignorant et dépassé par son égo. A cet égard, cette lecture m’a très fortement rappelé Knightfall: la chauve-souris est impuissante face à son prédateur naturel. Elle fuit, se débat, est prise dans un piège insurmontable.
D’autre part, ce nouvel ennemi qu’est la cour des hiboux, mythique, multiple, invisible et cruel, représente véritablement une force d’opposition affirmée, puissante, influente; bref, capable de détruire psychologiquement le chevalier noir. Pour une menace dont on n’avait jusqu’ici jamais entendu parler, elle s’intègre finalement très bien au background de la série et lui apporte une vraie originalité.

Côté dessin, Greg Capullo (qui œuvre sur Spawn aux côtés de McFarlane) contribue à rendre Gotham sombre et mystérieuse au possible grâce à un trait identifiable entre mille, de sorte que même Batman ne reconnait plus son territoire. Les couleurs sont superbement utilisées: un blanc irradiant et signe de folie au chapitre 5, en contraste avec le noir habituel qui caractérise Gotham et son chevalier, le rouge écarlate de la dernière page, les jeux d’ombres, …

Le seul problème tiendrait du fait que les visages des personnages se ressemblent énormément: difficile de reconnaitre les Robin, Nightwing, Bruce ou encore Lincoln, le prétendant au titre de maire de Gotham. Mais peut-être que tout ceci n’est pas qu’une coïncidence …
La mise en scène est quant à elle extrêmement bien fichue: lors de la « crise » de Batman au chapitre 5, l’immersion est totale grâce au support mis à contribution qu’est l’album lui-même.

On peut dès lors considérer que La Cour des Hiboux tome 1 est un relaunch qui se veut solide et innovant, prêt à précipiter Batman dans l’abîme du passé qui recouvre Gotham, la chauve-souris n’ayant plus d’autre choix que celui de faire face à sa propre psychologie névrosée, brisée, afin d’en sortir, à l’image de la série phare de DC Comics, plus victorieux que jamais.

The Court is watching you …

Fairy Quest: quand le conte se rebelle

Il y a, dans les contes de fées, une certaine structure répétitive. Qu’il s’agisse des Mille et une nuits, des Contes de Grimm, ceux d’Andersen ou encore toutes sortes de contes fantastiques (ceux de Gautier par exemple), la narration du conte passe presque nécessairement par la répétition, le cycle, l’ordre, incarnés de différentes manières par des personnages, des situations, des lieux que l’on retrouve fréquemment, … C’est, il me semble, tout le sujet de cette nouvelle BD que nous proposent Paul Jenkins, Humberto Ramos et Leonardo Olea. Un conte est fait pour être lu et relu sans fin sans que jamais il ne nous lasse. Mais si nos personnages chéris devaient véritablement vivre ces histoires merveilleuses, n’en seraient-ils pas lassés, eux ? Et si le cycle se brisait ?

Outlaws

Fairy Quest, c’est l’histoire du Chaperon rouge réinventée. En effet, la jeune fille en a assez de rejouer chaque jour le même scénario et a même fini par se lier d’amitié avec « Monsieur Lou » (pensez-vous, se faire mettre de la caillasse dans le ventre à longueur de temps, il y a de quoi désirer autre chose comme scénar). Seulement, il est formellement interdit de déroger à la règle: ne JAMAIS modifier le script. Et surtout, ne pas tenter de se construire une opinion, ni d’obéir à un libre-arbitre naissant, sous peine de se faire laver le cerveau par … Monsieur Grimm en personne ! Eh oui, la dictature est de rigueur chez les personnages de contes de fées. De quoi briser tous nos rêves.

Bien entendu, Loup et Chap’ vont tenter de fuir cette logique de la répétition dans le but d’atteindre le « vrai monde », ce qui va les amener à rencontrer quelques uns de nos personnages favoris: un Peter Pan rebelle et libre comme à son habitude, Fraü Totenkinder de Hansel et Gretel revue en petite mamie vulnérable martyrisée par les deux enfants, ainsi que quelques autres présents en tant que captifs de Bois-des-Contes. Il n’y a qu’un tome sorti pour le moment, mais on suppose que d’autres grandes figures de contes ne vont pas tarder à faire leur apparition; probablement aussi bien remaniés que ne l’est Cendrillon.

C’est donc en quelques 50 pages que s’envole le scénario prévu par Jenkins qui, avec l’aide de Ramos, nous fait voyager à travers Bois-des-Contes grâce à un superbe dessin, un peu cartoon et agrémenté de couleurs vives et chatoyantes propres au genre. Et puis, cette idée somme toute basique d’imaginer un monde féérique régit par la dictature est malgré tout assez brillante dans sa manière d’être présentée et traitée: la dictature, c’est l’enfer de la répétition, des consciences aliénées, du script qui doit à tout prix être respecté. C’est encore une fois le liberté et le libre-arbitre qui sont mis en avant alors même que le genre littéraire ne s’y prête pas (voir La Morphologie du Conte de Vladimir Propp, si vous êtes intéressé). La morale serait donc plutôt de … se forger son propre scénario, refuser l’ordre établi; bref, ne pas se résumer à n’être qu’une petite pièce dans un grand engrenage.

Il serait bien dommage de passer à côté de cette petite perle que tout amateur de contes et de BD se doit de posséder. A noter que la série est prévue en quatre tomes … Vivement la suite!

The Unwritten, quand la fiction devient réalité

Il m’est arrivé dernièrement de lire un nouveau comics édité par Vertigo, et qui à ce titre devrait, je l’espère, être réédité par Urban Comics (qui a racheté tout le catalogue DC/Vertigo et donc rééditent en grande pompe à un rythme effréné). Lorsque j’ai vu que ce fameux sésame était préfacé par le brillantissime Bill Willingham (auteur de Fables, voir article précédent), je me suis de suite jetée dessus dans l’espoir de trouver quelque chose d’original, d’intelligent et bien mené.

The Unwritten, entre les lignes

The Unwritten est écrit par le scénariste de la série Hellblazer, Mike Carey, et dessiné par Peter Gross (qui lui aussi a travaillé sur Fables, on voit un lien évident entre les deux séries …). Imaginez tout simplement la chose suivante: J.K Rowling a un fils. Elle a créé cette série à succès qu’est Harry Potter, et soudainement, elle disparait de la circulation littéraire. Ce même fils désormais adulte signe à tour des bras les exemplaires de la série dont il est le héros et s’en met au passage plein les fouilles. Seulement, il découvre progressivement qu’en réalité, il n’est pas juste celui qui a inspiré sa mère: il EST ce personnage.

Voilà donc le pitch de The Unwritten ! Si je vous fait cette analogie, c’est parce qu’elle est sciemment proposée par les auteurs: le jeune Tom Taylor, protagoniste irrité et irritable de notre comic, va découvrir qu’il est le personnage que son père a créé dans la série de best-seller Tommy Taylor (un petit magicien à lunettes qui, aidé de ses amis Sue et Peter, se bat contre le mal qu’incarne le méchant comte Ambrosio). Lors d’un salon dédié à la série, une étrange journaliste crée le scandale en l’interrogeant sur son identité, qui serait factice, preuves à l’appui. C’est alors que divers événements surnaturels surgissent et poussent Tom à admettre une vérité qui lui était jusqu’ici impossible d’imaginer … D’ailleurs, comme dans Harry Potter ou Tommy Taylor, il est peu à peu épaulé par deux amis qui ressemblent bizarrement aux héros de la série. Tom sera donc forcé de découvrir la vérité à la fois sur son identité mais aussi sur celle de son père: pourquoi a-t-il subitement disparu, et a-t-il vraiment « créé » Tom, comment, etc.

Mais derrière ce qui pourrait être une réinterprétation, voire un pastiche d‘Harry Potter, se situent des thèmes bien plus intéressants et qui me sont chers: le statut de l’imagination et du rôle qu’elle joue. Si Tom va devoir enquêter sur sa propre identité, il va aussi comprendre le statut et la portée qu’ont les mythes et légendes, dont tout best-seller fait également partie. C’est de cette manière qu’il est amené à rencontrer de grands mythes de littérature comme la créature de Frankenstein ou encore le chevalier Roland. La narration s’alterne, comme chez Fables, entre quelques courts récits (une page ou deux) de Tommy Tailor, coupures de presse et pages internet dédiées aux événements qu’engendrent les actions de Tom (enfin, tout ce qui touche à l’univers de Tommy Taylor) et le périple personnel de Tom. Les points de vue sont, en conséquence, toujours différents, et on a, en tant que lecteur, l’impression de résoudre l’énigme de Tom à ses côtés.

Tom perdu dans les méandres de la fiction, par Yuko Shimizu, illustrateur des couvertures

On peut s’interroger sur le statut du livre, donc: lorsque les lecteurs de Tommy Taylor apprennent que son origine, Tom, ne pourrait bien être qu’un imposteur, le mythe s’effondre. Ils ont l’impression que ce qui les a fait rêver n’a jamais été qu’une mascarade, la magie est annulée, l’illusion dévoilée. D’autres en revanche suggèrent que Tom est Tommy et le prennent pour un prophète.

Il est question, à un certain moment du livre, de la folie que peut représenter la fiction: une petite fille croit dur comme fer que Tommy existe, qu’il est Tom, que la magie existe etc, et elle se met donc à dessiner des symboles partout sur sa fenêtre. Elle se fait examiner et survient à cet instant un débat entre son père et sa mère, dont l’une pense que la fiction est dangereuse et nocive, l’autre qu’elle est au contraire nécessaire pour le bien être mental et source de joie. C’est ce qui nous intéresse: la fiction a toujours été une source de débat quant à savoir si elle est un signe de folie, un symptôme d’un esprit dérangé ou malade, mais aussi et surtout si elle peut avoir un impact dans la réalité. Ici je pense à toute la vague de romans gothiques anglais du XIXe siècle, où l’on commençait à penser que les livres étaient maléfiques rien qu’à cause de leurs propos (Le Moine de Lewis par exemple). Bref, c’est ce qui va être savamment illustré et mis en scène dans The Unwritten, où, d’une manière ou d’une autre la fiction se manifeste dans la réalité, mais elle peut aussi être tristement déceptive. Et puis, imaginez Voldemort ou le Comte Ambrose faire irruption chez vous façon Michael Myers ? Dérangeant, oui ! En effet, toutes les histoires ne se terminent pas bien …

Tom rencontre la créature de Frankenstein dans la réalité, ainsi que la mascotte de Tommy Tailor, Mingus, la chatte ailée

Seule l’imagination et la fiction peuvent donc permettre à Tom de se sortir du bourbier dans lequel il s’est enfoncé, mais c’est un grand pouvoir que celui-ci, et qu’il va falloir apprivoiser…

Et comme il n’y a à ce jour que deux tomes parus en France, il va falloir être patient avant de connaître la suite des aventures de Tom. En attendant, lisez et ne laissez pas votre imagination filer !

Sky-Doll, la recherche du sens par un androïde

« L’unique droit que tu as, c’est d’appartenir à quelqu’un ! »

Noa, toujours souriante !

Dans un monde de S-F où la religion et la politique sont plus soudées que jamais, un androïde capable de penser se pose une multitude de questions. Elle se nomme Noa, doit être remontée assez régulièrement sous peine de tomber en panne d’autonomie, est dotée d’un inhibiteur de souvenirs propres à toutes les poupées dans le but de limiter son développement personnel, et son travail consiste à vendre son corps cybernétique pour que les hommes puissent avoir la conscience tranquille; à ce titre, elle possède les attributs nécessaires physiquement qui m’ont au départ assez rebutée: énorme poitrine, grands yeux, lèvres pulpeuses, postérieur proéminent, etc.

Noa travaille pour « Dieu », un patron tyrannique qui finit très vite par clamser, mais par une série de gags, elle réussit à s’enfuir en s’introduisant par inadvertance dans un vaisseau piloté par deux ambassadeurs de la papesse Ludovique, Jahu et Roy. L’un ne jure que par une morale stricte et bridée, tandis que l’autre incarne plutôt l’esprit facilement influençable qui ne cesse d’hésiter entre les principes qu’on lui a fourré dans le crâne et ce qu’il voit (c’est-à-dire tout l’inverse). Noa entame alors un voyage initiatique dans le but de découvrir le monde, qui elle est vraiment et pourquoi elle peut penser et réagir.

En parallèle, on découvre qu’un schisme religieux s’est opéré: au commencement il y avait deux papesses, Ludovique et Agape, qui régnaient en harmonie sur la population. La première représentait le charnel, l’autre le spirituel (toujours dans le but de mieux régner). Une division s’est finalement créée entre les fidèles, Agape fut destituée, sa mention et ses représentations interdites, puis on n’entendit plus parler d’elle. Seulement, un homme la recherche avidement et il semblerait que Noa l’intéresse tout particulièrement…

Soyons francs d’emblée: Sky-Doll brille moins par son scénario que par son aspect esthétique. Les réflexions proposées par les deux auteurs, Barbucci et Canepa, sont intéressantes mais, en 2012, assez ressassées pour qu’on les trouve insipides (la religion et les médias comme outils de manipulation, c’est pas nouveau). Mais il reste que le premier tome est sorti en 2000 en France et que l’œuvre a tout de même eu un certain impact sur une bonne partie des lecteurs. Décryptons-donc !

La première réflexion intéressante se situe autour du thème de la religion accouplée à celle de la politique, qui sont vues au travers des médias, plus puissants et influents que jamais. Imaginez-vous un grand show religieux retransmis à la télévision bourré d’effets spéciaux dans le but de s’attirer le plus de fidèles possibles avec en grande vedette la papesse Ludovique, extrêmement séduisante et pas mal dévergondée dans son genre, mais qui souffre également.

« Une masse unique de viande privée de toute conscience. Mon pouvoir est immense ! »

On a donc mis à disposition des poupées-robots destinées à servir l’Humain en toute chose, y compris sexuellement. Oui, c’est assez redondant comme réflexion, maintenant qu’on y pense. Mais c’est avec beaucoup d’humour qu’est abordé le sujet, alors ça passe plutôt bien.

D’un autre côté, on suit le cheminement personnel de Noa, qui tente de se construire en tant qu’être mécaniquement vivant doté de pensées et d’émotions, ce qui est pour le moins singulier de la part d’une cyber-poupée. Elle est joviale, fraîche et craquante en plus d’être intelligente; c’est un personnage plutôt attachant bien que ses questions soient finalement banales.

Noa

Sky-Doll compte aujourd’hui trois volumes et le quatrième ne devrait pas tarder à arriver, en espérant que le scénario soit plus largement développé: il ne va pas assez loin pour le moment et on attend une révélation digne de ce nom, qui ne se limiterait pas à des réflexions et critiques féroces devenues courantes actuellement. De plus la narration me semble être décousue, fragmentée, les événements ne s’enchaînent pas toujours très bien (je pense tout particulièrement au tome 3, où un show télévisé se substitue à l’intrigue principale sans apporter quoi que ce soit de nouveau, sauf à la toute fin).

Côté dessin, là par contre, c’est du tout bon: coloré, fluide, tout en rondeurs, pétillant, explosif, fin, … Les adjectifs ne manquent pas pour qualifier le superbe travail fourni par les deux auteurs. En outre, il correspond parfaitement à l’univers créé et amène une touche d’érotisme suffisamment dosée pour pouvoir être lu assez tôt. Ceci dit, il peut aussi apparaître comme rebutant,  les couleurs flashy étant à l’honneur…

Pour le bonheur des yeux:

Comme je le disais, des couleurs éclatantes !

 

Une aperçu tiré du tome 4:

Sky-Doll T4 par Barbucci

Janua Vera et Gagner la Guerre, bijoux de la fantasy française ?

Aujourd’hui je vais parler d’un pavé gros comme on les aime qui fut d’abord précédé d’un tout petit recueil de nouvelles que je vais m’attacher à présenter pour plus de clarté (et parce que ça vaut le coup bien évidemment !)

Janua Vera est donc, comme je viens de l’indiquer, un petit recueil de nouvelles qui fera son effet assez rapidement, que vous soyez ou non un amateur de fantasy. Tout simplement pour la raison suivante: il est écrit d’une main de maître, mais j’y reviendrai.

Janua Vera a été publié et édité pour la première fois en 2007 chez les Moutons Électriques et raconte, grossièrement, les péripéties de sept personnages à différentes époques mais dans le même Vieux Royaume. Ce qui est d’autant plus intéressant puisque parfois on reconnaît des échos, comme une ressemblance avec telle ou telle époque (je pense par exemple à la toute première nouvelle, fondatrice, qui ressurgira de temps à autre par la mention du protagoniste dans d’autres nouvelles).

L’auteur écrit d’une façon remarquable en cela qu’il est capable de varier les tons et registres lexicaux: la lecture de la première nouvelle m’avait d’abord laissée dubitative en raison d’un style pompeux et trop empirique.

Sauf que ce n’était que la première et une fois le recueil terminé, on réalise que l’auteur n’a fait que respecter la personnalité de son protagoniste ou encore l’atmosphère qu’il a mis en place. Ainsi on se prend à rire franchement à la lecture de « Jour de Guigne », qui prend l’allure d’un pastiche de Terry Pratchett. Le « Conte de Suzelle » (mon favori) est porté par un style riche et fluide qui coïncide avec le choix du merveilleux, qui me fait penser fortement à une influence venue de Maupassant pour ce qui est de l’écriture. Chrétien de Troyes est lui aussi à l’honneur avec le nouvelle « Le service des dames », qui reprend le topos du chevalier courtois et a eu ensuite tant de succès…

Ce qui est marquant avec ce recueil, c’est l’impact qu’il a sur le lecteur: on a l’impression d’avoir vécu un rêve aux côtés de ces sept personnages différents, d’être allé visiter le Vieux Royaume, d’avoir fait un voyage dans le temps. De plus, et ce n’est pas rien, l’auteur nous évite les traditionnels clichés et personnages redondants qui caractérisent désormais pour beaucoup la fantasy. Ici, rien de tout ça, pas de clichés. Juste un vent de fraîcheur qui souffle sur la littérature française.

Ce qui m’amène, plus succinctement, à présenter le roman de Jean Philippe Jaworski: Gagner la Guerre.

Pourquoi avoir d’abord présenté Janua Vera alors ? Parce que le récit prend place dans le Vieux Royaume et, mieux encore, choisit de mettre en lumière l’un des héros de Janua Vera: Benvenuto Gesufal. Celui-ci est un assassin, comme vous le verrez à la lecture de la nouvelle qui lui est dédiée, « Mauvaise Donne », dans Janua Vera (spoils proscrits !) engagé auprès du Podestat de la République de Ciudalia, Leonide Ducatore. Le problème, c’est qu’on ne sait pas vraiment quelles sont les intentions de ce dernier: veut-il vraiment unifier le Vieux Royaume ? Difficile de vous en dire plus puisque, dès les premières pages, le lecteur est happé par les magouilles politiques qui vont causer bien des ennuis à notre héros Benvenuto …

C’est dans ce premier roman que Jaworski nous fait la démonstration de toute l’étendue de sa richesse stylistique. Autant ne pas y aller par quatre chemins: Jaworski est un orfèvre de l’écriture et un précieux écrivain français qu’il serait fort dommage de rater à cause de quelques a priori sur ce genre souvent sous-estimé qu’est la fantasy. Jamais un personnage n’aura autant été en adéquation avec un style d’écriture: Benvenuto Gesufal est preste, malin, un peu retors, parfois violent, voire insolent. Il est doué, intelligent. Eh bien le style choisi lui correspond parfaitement.

L’autre grande qualité de cette œuvre, c’est d’avoir droit, on en remerciera jamais assez l’auteur, à un univers d’une cohérence exemplaire. Et si justement vous avez lu Janua Vera, le Vieux Royaume n’en sera que plus étoffé et consistant (l’elfe décrit dans Gagner la Guerre est celui présent dans le » Conte de Suzelle » !)

Bref, c’est un véritable monde que cette lecture nous offre à voir et l’immersion est totale.

PS: Valentine, cet article est pour toi !

Fables, entre rêve et réalité

Difficile de présenter un comic sans dévoiler toute la subtilité qui s’y trouve, mais juste assez pour vous donner envie de l’acheter et de vous y plonger corps et âme (j’ajoute que Urban Comics a récemment acquis les droits de la série, qui est donc publiée dans un nouveau format rigide).

Imaginez la vie conjugale qu’entretiennent la Belle et la Bête (croyez-moi, c’est pas encore ça), que Blanche-Neige a divorcé du Prince Charmant, et que ce mufle est un gros connard qui trompe à tout va. Imaginez ce qui résulterait d’une rencontre entre les personnages des Mille et Une Nuits et ceux des contes européens… et si Bigby Wolf avait forme humaine, imaginez à quoi il ressemblerait ?

Fables, c’est une série publiée en 2003 et éditée chez Vertigo qui a rencontré dès le début un franc succès; elle a d’ailleurs été récompensée par le très prestigieux Eisner Award (décerné par des professionnels du comic). C’est aussi une série merveilleuse dans tous les sens du terme, vous vous en serez doutés d’après le titre.

Qu’a t-elle donc de spécial, cette série ?

On pourrait voir Fables comme un gros cross-over mettant en scène divers personnages de contes de fées, connus et moins connus des lecteurs, contraints de se cacher parmi nous. Oui oui, parmi nous, mais où ? Eh bien, à New York. Car en effet, les Fables, c’est ainsi qu’ils sont désignés, ont été chassés de leurs Royaumes par un cruel mais mystérieux personnage, qu’ils nomment l’Adversaire. Une partie d’entre eux est donc venue se réfugier à New York pour y établir un petit quartier caché aux yeux des « communs », c’est à dire nous, au prix d’un puissant sortilège: ce quartier, c’est Fableville.

L’ennui, c’est que le fameux Adversaire a décidé de les poursuivre jusqu’au bout.

Ainsi commence le comic et je ne vous en dirai pas davantage au risque de vous spoiler.

Là où Bill Willingham réussit un véritable tour de force, c’est dans la narration. Dès la première lecture, il imagine diverses façons de nous raconter ses histoires: parfois un Fable nous racontera avec nostalgie le temps des Royaumes, ce qu’il y faisait etc, d’autres fois l’on saura ce qui se passe dans le camp de l’ennemi en y étant introduit, mais toujours pour revenir à la trame principale qui en est alors d’autant plus enrichie. Je trouve cette alternance de narration franchement brillante dans le sens où non seulement le background des Fables et de leur monde est toujours plus étoffé, mais en plus cela permet au lecteur de n’être jamais lassé de ce qu’il lit, les sortes de « flashback » (qui constituent de vrais récits) créant un effet d’attente des plus savoureux tout en nous informant.

Dessin de Buckingham

Dessin de Buckingham: Bigby Wolf et Blanche-Neige

On est bien forcé d’admettre que retrouver les personnages qui ont fait notre bonheur lorsque nous étions enfant est déjà en soi agréable, un peu comme la madeleine de Proust en ce qui me concerne. Sauf que là, la frontière entre l’enfance et l’âge adulte est clairement délimitée: on assiste tout de même à des scènes de violence qui ne sont pas très graves, mais suffisantes pour dérouter celui qui croyait avoir entre les mains une œuvre naïve et (très) grand public. Mais l’on sait aussi que les véritables œuvres de contes de fées comportent leur lot de violence et de tristesse (rappelez-vous de la Petite Sirène d’Andersen…), d’où le fait que je considère ces scènes comme aisément accessibles pour tous. L’humour est également au rendez-vous, plus qu’on ne pourrait le penser, et on se prend d’affection pour les personnages qui agissent de façon parfois surprenante !

Les inspirations de Willingham ne se bornent pas seulement aux contes de fées, il va aussi tirer quelques idées du côté de la Ferme des Animaux d’Orwell en ce qui concerne le tome 2 des Fables. Je suppose que de nombreuses références autres que celles des contes sont présentes, mais je n’y ai pas fait attention.

Je terminerai sur les dessins, car les dessinateurs sont effectivement plusieurs et l’un a changé: Medina ne dessine que le premier tome, tandis que Buckingham prend la relève aidé parfois par Leialoha. Personnellement je trouve que le dessin de Medina aurait dû être conservé: il est simple et comporte de jolies couleurs. Je trouve celui de Buckingham moins fin et plus grossier, même si ça reste extrêmement agréable.

Le meilleur pour la fin: les illustrations de chapitres et de couvertures, signées James Jean. Jugez vous-même, des illustrations valent toutes les explications:

Quatrième de couverture du tome 14

Couverture du tome 9: Les Loups

Bref, je vous conseille vivement la lecture de cette fabuleuse série, rien que pour la narration exemplaire dont elle est dotée: c’est vrai quoi, un comic ou une BD sans réelle narration et juste de beaux dessins, eh bien, ça ne me suffit pas. Je pense bien sûr à Blacksad, plus connue pour ses magnifiques dessins que pour sa narration, que je qualifierais de… pas très approfondie. Pour vous dire la vérité, je ne lui ai pas trouvé de défauts malgré ma tendance certaine à en trouver partout, alors si vous en trouvez, dites-le moi !

Allez, encore un point pour finir, celui du hors-série 1001 Nuits de Neige, qui n’est plus édité en français par contre. Il s’agit cette fois de l’histoire de Blanche-Neige, envoyée comme émissaire des Fables en Orient pour conclure une alliance avec eux. Or, elle se fait capturer par un sultan, à qui elle est contrainte de raconter des histoires… Cela ne vous rappelle rien ? L’originalité de la chose, c’est que cette fois le livre se présente parfois en prose, parfois sous forme de planches de BD.

Magique.