Fairy Quest: quand le conte se rebelle

Il y a, dans les contes de fées, une certaine structure répétitive. Qu’il s’agisse des Mille et une nuits, des Contes de Grimm, ceux d’Andersen ou encore toutes sortes de contes fantastiques (ceux de Gautier par exemple), la narration du conte passe presque nécessairement par la répétition, le cycle, l’ordre, incarnés de différentes manières par des personnages, des situations, des lieux que l’on retrouve fréquemment, … C’est, il me semble, tout le sujet de cette nouvelle BD que nous proposent Paul Jenkins, Humberto Ramos et Leonardo Olea. Un conte est fait pour être lu et relu sans fin sans que jamais il ne nous lasse. Mais si nos personnages chéris devaient véritablement vivre ces histoires merveilleuses, n’en seraient-ils pas lassés, eux ? Et si le cycle se brisait ?

Outlaws

Fairy Quest, c’est l’histoire du Chaperon rouge réinventée. En effet, la jeune fille en a assez de rejouer chaque jour le même scénario et a même fini par se lier d’amitié avec « Monsieur Lou » (pensez-vous, se faire mettre de la caillasse dans le ventre à longueur de temps, il y a de quoi désirer autre chose comme scénar). Seulement, il est formellement interdit de déroger à la règle: ne JAMAIS modifier le script. Et surtout, ne pas tenter de se construire une opinion, ni d’obéir à un libre-arbitre naissant, sous peine de se faire laver le cerveau par … Monsieur Grimm en personne ! Eh oui, la dictature est de rigueur chez les personnages de contes de fées. De quoi briser tous nos rêves.

Bien entendu, Loup et Chap’ vont tenter de fuir cette logique de la répétition dans le but d’atteindre le « vrai monde », ce qui va les amener à rencontrer quelques uns de nos personnages favoris: un Peter Pan rebelle et libre comme à son habitude, Fraü Totenkinder de Hansel et Gretel revue en petite mamie vulnérable martyrisée par les deux enfants, ainsi que quelques autres présents en tant que captifs de Bois-des-Contes. Il n’y a qu’un tome sorti pour le moment, mais on suppose que d’autres grandes figures de contes ne vont pas tarder à faire leur apparition; probablement aussi bien remaniés que ne l’est Cendrillon.

C’est donc en quelques 50 pages que s’envole le scénario prévu par Jenkins qui, avec l’aide de Ramos, nous fait voyager à travers Bois-des-Contes grâce à un superbe dessin, un peu cartoon et agrémenté de couleurs vives et chatoyantes propres au genre. Et puis, cette idée somme toute basique d’imaginer un monde féérique régit par la dictature est malgré tout assez brillante dans sa manière d’être présentée et traitée: la dictature, c’est l’enfer de la répétition, des consciences aliénées, du script qui doit à tout prix être respecté. C’est encore une fois le liberté et le libre-arbitre qui sont mis en avant alors même que le genre littéraire ne s’y prête pas (voir La Morphologie du Conte de Vladimir Propp, si vous êtes intéressé). La morale serait donc plutôt de … se forger son propre scénario, refuser l’ordre établi; bref, ne pas se résumer à n’être qu’une petite pièce dans un grand engrenage.

Il serait bien dommage de passer à côté de cette petite perle que tout amateur de contes et de BD se doit de posséder. A noter que la série est prévue en quatre tomes … Vivement la suite!

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Sky-Doll, la recherche du sens par un androïde

« L’unique droit que tu as, c’est d’appartenir à quelqu’un ! »

Noa, toujours souriante !

Dans un monde de S-F où la religion et la politique sont plus soudées que jamais, un androïde capable de penser se pose une multitude de questions. Elle se nomme Noa, doit être remontée assez régulièrement sous peine de tomber en panne d’autonomie, est dotée d’un inhibiteur de souvenirs propres à toutes les poupées dans le but de limiter son développement personnel, et son travail consiste à vendre son corps cybernétique pour que les hommes puissent avoir la conscience tranquille; à ce titre, elle possède les attributs nécessaires physiquement qui m’ont au départ assez rebutée: énorme poitrine, grands yeux, lèvres pulpeuses, postérieur proéminent, etc.

Noa travaille pour « Dieu », un patron tyrannique qui finit très vite par clamser, mais par une série de gags, elle réussit à s’enfuir en s’introduisant par inadvertance dans un vaisseau piloté par deux ambassadeurs de la papesse Ludovique, Jahu et Roy. L’un ne jure que par une morale stricte et bridée, tandis que l’autre incarne plutôt l’esprit facilement influençable qui ne cesse d’hésiter entre les principes qu’on lui a fourré dans le crâne et ce qu’il voit (c’est-à-dire tout l’inverse). Noa entame alors un voyage initiatique dans le but de découvrir le monde, qui elle est vraiment et pourquoi elle peut penser et réagir.

En parallèle, on découvre qu’un schisme religieux s’est opéré: au commencement il y avait deux papesses, Ludovique et Agape, qui régnaient en harmonie sur la population. La première représentait le charnel, l’autre le spirituel (toujours dans le but de mieux régner). Une division s’est finalement créée entre les fidèles, Agape fut destituée, sa mention et ses représentations interdites, puis on n’entendit plus parler d’elle. Seulement, un homme la recherche avidement et il semblerait que Noa l’intéresse tout particulièrement…

Soyons francs d’emblée: Sky-Doll brille moins par son scénario que par son aspect esthétique. Les réflexions proposées par les deux auteurs, Barbucci et Canepa, sont intéressantes mais, en 2012, assez ressassées pour qu’on les trouve insipides (la religion et les médias comme outils de manipulation, c’est pas nouveau). Mais il reste que le premier tome est sorti en 2000 en France et que l’œuvre a tout de même eu un certain impact sur une bonne partie des lecteurs. Décryptons-donc !

La première réflexion intéressante se situe autour du thème de la religion accouplée à celle de la politique, qui sont vues au travers des médias, plus puissants et influents que jamais. Imaginez-vous un grand show religieux retransmis à la télévision bourré d’effets spéciaux dans le but de s’attirer le plus de fidèles possibles avec en grande vedette la papesse Ludovique, extrêmement séduisante et pas mal dévergondée dans son genre, mais qui souffre également.

« Une masse unique de viande privée de toute conscience. Mon pouvoir est immense ! »

On a donc mis à disposition des poupées-robots destinées à servir l’Humain en toute chose, y compris sexuellement. Oui, c’est assez redondant comme réflexion, maintenant qu’on y pense. Mais c’est avec beaucoup d’humour qu’est abordé le sujet, alors ça passe plutôt bien.

D’un autre côté, on suit le cheminement personnel de Noa, qui tente de se construire en tant qu’être mécaniquement vivant doté de pensées et d’émotions, ce qui est pour le moins singulier de la part d’une cyber-poupée. Elle est joviale, fraîche et craquante en plus d’être intelligente; c’est un personnage plutôt attachant bien que ses questions soient finalement banales.

Noa

Sky-Doll compte aujourd’hui trois volumes et le quatrième ne devrait pas tarder à arriver, en espérant que le scénario soit plus largement développé: il ne va pas assez loin pour le moment et on attend une révélation digne de ce nom, qui ne se limiterait pas à des réflexions et critiques féroces devenues courantes actuellement. De plus la narration me semble être décousue, fragmentée, les événements ne s’enchaînent pas toujours très bien (je pense tout particulièrement au tome 3, où un show télévisé se substitue à l’intrigue principale sans apporter quoi que ce soit de nouveau, sauf à la toute fin).

Côté dessin, là par contre, c’est du tout bon: coloré, fluide, tout en rondeurs, pétillant, explosif, fin, … Les adjectifs ne manquent pas pour qualifier le superbe travail fourni par les deux auteurs. En outre, il correspond parfaitement à l’univers créé et amène une touche d’érotisme suffisamment dosée pour pouvoir être lu assez tôt. Ceci dit, il peut aussi apparaître comme rebutant,  les couleurs flashy étant à l’honneur…

Pour le bonheur des yeux:

Comme je le disais, des couleurs éclatantes !

 

Une aperçu tiré du tome 4:

Sky-Doll T4 par Barbucci